Sur les critères de fin d'une analyse (Rickman)

Dans un numéro à paraître fin octobre de la revue LIGNE 13, je publie la traduction d'un article de John Rickman daté de 1929 et intitulé "Au sujet des citations". John Rickman est un psychanalyste anglais quasiment inconnu (et en tout cas non-traduit) en France, mais qui a compté Outre-Manche, où il a notamment dirigé l'International Journal of Psycho-Analysis et présidé la British Psychoanalytical Society. Il présente la particularité d'avoir été en analyse successivement avec Freud, Ferenczi, puis Melanie Klein, et d'avoir ensuite été l'analyste de W.R. Bion. C'est parce que je nourris le plus vif intérêt pour les travaux de ce dernier que j'ai été amené à lire également Rickman, qui est mort en 1951 en laissant finalement peu de textes derrière lui. Dans les séminaires de la Tavistock, Bion précise notamment la chose suivante : "[Avant Melanie Klein], John Rickman, que j'appréciais beaucoup, avait eu aussi une grande influence sur moi, bien que l'on se soit rendu compte plus tard des divers problèmes personnels qu'il avait vécus. Nous devons apprendre de ces gens qui traversent des difficultés. Ce sont eux qui deviennent nos maîtres. Ce sont eux qui font les avancées."

Au-delà du texte à paraître dans LIGNE 13, j'ai choisi de traduire et de mettre ici à disposition l'article de Rickman le plus tardif : il est le fruit d'une conférence prononcée en avril 1949 et concerne la façon dont l'analyste détermine les critères de fin d'une cure. Rickman y travaille notamment ce qu'il appelle les "points d'irréversibilité" de l'analyse. Ce texte me semble intéressant à double titre : d'abord pour ce qu'il nous montre en soi de la réflexion de Rickman sur cette question ; ensuite pour ce qu'il nous dit des appuis que Bion a su trouver, au-delà de Freud et de Poincaré, par exemple, dans l'élaboration de sa propre pensée théorico-clinique. Le lecteur attentif trouvera en effet sous la plume de Rickman des convictions qui me semblent avoir ensuite été utiles à l'auteur des Second Thoughts.

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Sur les critères de fin d’une analyse [1]
(John Rickman)


L’absence de suivi systématique de nos patients, sur plusieurs années après la fin de leur cure, rend difficile une définition précise des critères de fin d’une analyse. Lorsque des patients ayant déjà fait une thérapie reviennent pour une tranche supplémentaire, nous obtenons des informations, en particulier sur ce qui fait l’incomplétude de la première cure. Mais nous ne savons généralement rien de ceux qui ne reviennent pas, même si nous avons parfois de bons échos de patients dont l’analyse a dû s’interrompre alors que nous pensions la chose prématurée.

Il existe une autre raison pour expliquer la difficulté à déterminer des critères de fin : les cas auxquels nous avons affaire aujourd’hui relèvent davantage des névroses de caractère que de l’hystérie ou de la névrose obsessionnelle sur lesquelles se sont appuyés les premiers travaux psychanalytiques. Les contours de notre travail, aussi bien que nos méthodes et nos repères se modifient.

Dans une analyse, deux parties doivent être satisfaites : le patient et le thérapeute. Le patient trouve souvent satisfaction trop tôt, en s’appuyant sur les résultats obtenus au cours de la cure ; le thérapeute a des repères propres moins subjectifs. On peut donner à l’un d’entre eux une sorte de nom de code : « Irréversibilité ». L’intégration de la personnalité et les capacités d’adaptation du patient ont atteint durant la cure un niveau et une qualité tels que, même sans plus de soutien psychanalytique, la fin de la cure n’entraînera pas de régression dans ce processus – à condition, bien sûr, que le patient ne soit pas soumis à des tensions énormes après que le traitement ait cessé. On peut regarder les choses sous un autre angle en considérant que la cure a alors levé les principaux obstacles à l’action des processus intégratifs qui opèrent naturellement dans chaque organisme vivant, de sorte que ces processus peuvent désormais prendre le dessus, sans davantage de soutien psychanalytique.

Ces éléments me semblent essentiels quant au sujet qui nous préoccupe ce soir.
Lorsqu’on s’intéresse de plus près aux critères spécifiques de la fin de l’analyse, on peut en lister quelques-uns d’une importance incontestable :
a) la capacité à naviguer avec une certaine souplesse dans sa propre mémoire (et à laisser surgir, à l’occasion, des émotions anciennes), du passé vers le présent, et du présent vers le passé ; autrement dit : la levée de l’amnésie infantile, qui inclut bien sûr la capacité à affronter et à élaborer le complexe d’Œdipe ;
b) la capacité à la satisfaction génitale hétérosexuelle ;
c) la capacité à supporter la frustration libidinale et la privation sans mobiliser des défenses régressives et sans angoisse ;
d) la capacité à travailler autant qu’à supporter le chômage ;
e) la capacité à supporter les attaques issues de son propre self ou celles venant des autres, sans perdre l’amour d’objet au sens plein du terme et sans culpabilité ;
f) enfin, la capacité à faire le deuil.

J’ai cité ces éléments, me semble-t-il, par ordre d’apparition dans nos publications.

Le clinicien combine ces différents facteurs — avec des variations quantitatives — pour créer un modèle d’action qui est ou devrait être évalué, en référence non pas à une personnalité idéale, mais à une personnalité qui ne se désintègrera ou ne régressera pas sous la pression des privations ou des pulsions. Le point que je tiens à souligner est le suivant : le critère essentiel pour la fin de l’analyse est un ensemble combinant plusieurs facteurs, dont le poids relatif est variable, et dont chacun possède son propre « point d’irréversibilité ».

Je n’ai pas parlé, jusqu’à présent, des phénomènes de transfert. J’y reviendrai plus en détail ultérieurement ; nous savons que ces phénomènes sont ceux qui nous guident avec le plus d’acuité dans la psyché du patient, mais qu’ils constituent aussi la plus grande source de confusion dans la manière dont il s’avance vers le monde extérieur. Plusieurs raisons à ce dernier point :
1)   la rigueur avec laquelle le moi, en analyse, est conduit à l’élaboration des problèmes émotionnels non résolus de l’enfance ;
2) une tendance autopunitive qui pousse le patient à ne pas apparaître comme “bon” aux yeux de l’analyste alors qu’il se sent lui-même mauvais ;
3)   un désir de s’accrocher à l’analyste, prolongeant une situation infantile et maintenant d’éventuels futurs patients hors du divan.

Pour des raisons variées, l’analyste a le plus souvent affaire aux aspects les moins intégrés du patient. C’est la raison pour laquelle on a pu penser que « la psychopathologie en dit davantage sur ce qui reste à accomplir que sur ce qui a déjà été accompli, parce que la plupart de ce qui a été accompli est le fruit d’un processus d’intégration silencieux, qui se poursuit aussi dans l’inconscient mais qui n’apparaît au grand jour que lorsque le monde extérieur en fournit l’opportunité. »

J’en reviens maintenant à un point évoqué précédemment. La pause du week-end, en tant qu’événement reproduit tout au long de l’analyse — il en va de même pour ces pauses plus longues que sont les vacances — peut être utilisée par l’analyste concevant le modèle d’intégration dont je parlais plus haut pour mesurer le développement de son patient.
Le patient qui, au début du travail, imagine son psychanalyste comme passant ses week-ends le nez plongé dans les livres et ne s’en extrayant que pour aller chercher d’autres livres à la bibliothèque, le verra progressivement comme quelqu’un qui va au théâtre et qui peut même, au final, jouir d’une vie de famille.
La patiente qui, au contraire, a imaginé son analyste comme passant ses week-ends outre-Atlantique à la poursuite de sa femme ou d’une maîtresse, se le représentera un jour dans son quotidien londonien.
Les interruptions dues aux week-ends et aux vacances ont accentué les fantasmes transférentiels ; quand le travail a repris, ceux-ci ont changé pour se conformer au modèle interne de forces et de relations d’objet du patient. Le point d’irréversibilité pourrait être atteint quand, en dépit des bouleversements qui interviennent dans la vie des patients, l’image qu’ils se font des week-ends de leur analyste reste à peu près constante, en incluant les six capacités que j’ai déjà indiquées.

Certains patients réagissent avec effroi à l’idée du week-end à venir, de sorte qu’à partir du mercredi ils n’osent plus « se laisser aller » : ils ne supportent pas le grand tour de clé du vendredi. Pour ces patients, chaque week-end est un moment de deuil. Mais à mesure que l’analyse avance, ils le transforment en tristesse, puis en renoncement, et laissent finalement l’analyste entrer ou sortir plus librement de leur vie. Où se situe le point d’irréversibilité ? Je ne connais pas de critère fixe et certain pour le déterminer, mais quand la tristesse devient possible – quelle que soit la façon dont elle nous touche — et que la gestalt de l’analyste bénéficie simultanément d’une certaine permanence, alors je crois qu’on peut dire que ce point a été atteint.

Je ne veux pas entrer davantage dans les détails à propos des week-ends, je préfère renvoyer encore une fois à la formulation précédente : le critère essentiel est un ensemble combinant de nombreux facteurs, dont chacun possède un « point d’irréversibilité ». Le clinicien est quelqu’un qui doit faire correspondre le motif du « patient dans sa globalité » à celui d’une normalité qu’on pourrait définir par la capacité à l’autorégulation. Je précise que les critères décidant de la fin de la cure devraient être appréciés en fonction de ceux qui ont prévalu au tout début, chaque fois, pour décider de la prise en charge singulière d’un patient singulier. Les symptômes présentés alors — et que nous devrions garder à l’esprit durant toute la durée de l’analyse — sont presque toujours le fruit d’un long processus de défense et constituent donc une sorte de guide (même incomplet) de la structure du patient, quels que soient les symptômes supplémentaires ou les phénomènes psychopathologiques qui apparaissent ensuite au cours du traitement. Dans cette appréciation finale — qui est la plus clinique, et je dirais même la plus intuitivement clinique — le déplacement (et non la suppression) des racines de la symptomatologie initiale est d’une importance capitale.



[1] Contribution au symposium éponyme de la British Psycho-Analytical Society, le 6 avril 1949. Texte publié dans l'IJPA, 31, pp. 200-201. (1950)

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