Comment haïr objectivement sa femme

« La haine dans le contre-transfert », de Donald W. Winnicott, paraît ces jours-ci en édition de poche chez Payot (coll. PBP). Comme je l’avais fait pour « Le petit Hans » de Freud et pour « Un petit homme-coq » de Ferenczi, j’ai rédigé la préface à cette édition du texte de 1949, sous un titre (« Comment haïr objectivement sa femme ») que je vais expliquer ici très sommairement. Trois autres articles de Winnicott sont joints à ce texte phare : « La réparation en fonction de la défense maternelle organisée contre la dépression » (1948), « Le contre-transfert » (1960), et « Les visées du traitement psychanalytique » (1962).

Contrairement aux deux autres livres que j’ai introduits, celui-ci ne présente pas le « récit d’un cas » ; il y est bien question, un temps, d’un jeune adolescent suivi par Winnicott, mais dont l’histoire de la prise en charge ne vient qu’à l’appui d’une démonstration théorique plus vaste. L’idée que défend Winnicott peut se résumer en une phrase : si l’analyste ne se donne pas les moyens de reconnaître objectivement – il dira plus tard « professionnellement » – la haine que génèrent en lui les attaques incessantes de ses patients psychotiques ou antisociaux, il ne peut tout simplement pas leur venir en aide. Cette haine contre-transférentielle (contre laquelle luttent toujours en vain bon nombre de cliniciens actuels, qui imaginent qu’on peut s’interdire d’en vouloir à un patient au nom de l’éthique d’une profession, par exemple), Winnicott en fait un outil de travail à part entière, sans tricher ni avec les patients ni avec lui-même, et c’est ce souci de la vérité en jeu dans l’espace créé ensemble par les deux partenaires de la relation thérapeutique qui nous frappe à chaque lecture du texte.

Mais plus qu’à une explication de texte dont « La haine dans le contre-transfert » n’a pas vraiment besoin, c’est à une mise en lumière du caractère plus intime de cet article que j’ai consacré la préface. Car, dans une perspective biographique, ce petit texte joue un rôle de pivot déterminant. Je forme en effet l’hypothèse que « La haine (…) » s’adresse indirectement à la première femme de Winnicott, Alice Taylor, dont il ne parviendra à se séparer qu’une fois l’écriture de l’article terminée, comme si celui-ci lui fournissait le moyen psychique de la haïr, elle, plus « professionnellement » qu’avant – c’est-à-dire avec moins de culpabilité et moins d’inhibition. Tous les grands textes de Winnicott suivront cette séparation, et je tente de montrer comment « La haine » a du coup servi pour lui de déclencheur à une spectaculaire opération de « croissance psychique », si on veut le dire en termes bioniens, ou comment il l'a rapproché de son « vrai self », si on préfère rester fidèle à la phraséologie winnicottienne elle-même. Je m’attache donc à une remise en contexte bien plutôt qu’à une relecture didactique, en faisant le pari que cet éclairage libère, pour le lecteur, un nouvel espace d’appréhension de l’article.

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